La photo de la petite fille au napalm a 40 ans : décryptage d’une image qui a bouleversé le monde

Nick ut, fille au napalm, Vietnam

© Nic Ut / Associated Press

Cette photo a quarante ans. Elle a été prise le 8 juin 1972, à Trang Bang, pendant le sanglant conflit vietnamien. Son auteur ? Nick Ut Cong Huynh, photographe de l'agence Associated Press. Une image choc. Poignante. Bouleversante. Que l'on reçoit comme un coup de poing en pleine figure. Qui donne aussitôt la nausée. Illustre sans fard l'horreur de la guerre. Et la souffrance qu'elle fait endurer aux populations civiles. Aux victimes innocentes que sont les enfants.
La petite fille qui court ainsi toute nue, le regard hagard, hurlant de douleur, vient d'être grièvement brûlée dans un bombardement au napalm. Elle s'appelle Kim Phuc. Elle a neuf ans. Nick Ut réalise ce jour-là plusieurs clichés de la scène avec son Leica M équipé d'un 35 mm Summicron. Puis, assisté d'un autre photoreporter, tente de soulager les souffrances de la fillette en lui versant de l'eau sur ses brûlures.
Les deux hommes la conduisent ensuite à l'hôpital de Cu Chi, situé à mi-chemin entre Trang Bang et Saïgon. Après 17 interventions chirurgicales et 14 mois d'interventions, les médecins parviendront à sauver la petite Kim Phuc.

Réglementation sur la nudité

De retour au bureau d'AP, Nick Ut fait rapidement développer les huit rouleaux de pellicule (Kodak 400 asa) shootés pendant son reportage. Puis, sélectionne dans la foulée huit tirages 5X7 aux fins de les transmettre à l'antenne de Tokyo. Mais l'image de la fillette fait débat. L'un des responsables du service photo s'oppose à sa diffusion en raison du règlement très strict de l'agence américaine sur la nudité des enfants. 
Horst Faas, photographe de guerre et chef d'Associated press pour l'Asie du sud-Est, ainsi que le journaliste Peter Arnet, insistent pour qu'elle soit publiée. Qu'une exception doit être faite en raison de la force qu'elle dégage. 
Sensible aux arguments des deux hommes et à l’issue de nombreux débats au sein de l’agence, Hal Buel responsable éditorial du siège New yorkais, finit par donner son feu vert quatre jours plus tard.
Grâce à des conditions météo favorables sur l'Asie en ce 8 juin 72, la photo met 14 minutes pour être transmise par radio-téléphone à Tokyo. Le signal électrique est ensuite relayé via les circuits de communication des sous-marins américains sur Londres et New York, puis, sur les différents bureaux d'AP et, enfin, dans toutes les rédactions.

Les mythes ont la vie dure...

La petite fille au napalm fit  la "une" des journaux du monde entier. Elle est aujourd'hui considérée comme l'une des photos les plus célèbres du XXe siècle. Une image devenue d'autant plus emblématique qu'elle fut souvent présentée comme ayant modifié le cours de la guerre. Assertion que les historiens s’empressent de rectifier, rappelant que les Etat-Unis étaient déjà entrés, à l’époque des faits, dans une logique de retrait. Ayant acquis la certitude que sur le plan militaire la guerre était déjà perdue. Autre mythe auquel il convient de tordre le cou : l’attribution de cette attaque aux Américains.
Le 8 juin 1972, c’est en fait l’aviation sud-vietnamienne qui a bombardé le secteur de Trang Bang, persuadée que des Viêt Minh s’y cachaient.
Voilà pour le contexte géo-politique dans lequel s’inscrit cette image qui décrocha à la fois le prix Pullitzer et  le World press photo. Elle pose, à ce titre, la question du parti-pris en photographie.
Que ce soit à la prise de vue, où en post production, l’impact d’une photo est à l’évidence tributaire du cadre dans lequel elle “s’exprime”. Le cliché original de  Nick Ut est  en l’espèce nettement plus “quelconque”. La fillette est plus décentrée. Le ciel plus présent. Et on y voit surtout, sur la partie droite de l’image, un photographe de guerre qui recharge son appareil à côté des enfants. 
Sous l’aggrandisseur, le cliché a donc été “nettoyé” de tous ces éléments parasites qui perturbaient le regard. Donnant du coup davantage d’impact à la détresse des enfants; seuls, désemparés,  fuyant un arrière plan aux fumées noires laissant présumer le cahos.

Ironie de l’histoire

Devenus malgré eux des protagonistes iconographiques de cette guerre du Vietnam, Nick Ut et Kim Phuc se sont  revus à plusieurs reprises. Mère de deux enfants, Kim vit aujourd’hui à Toronto, au Canada, et aspire à la tranquilité. Elle a été nommée Ambassadrice de Bonne Volonté (Goodwill Ambassador) de l'UNESCO en1997. Nick Ut est quant à lui toujours photographe à l’agence AP. Egalement marié et père de deux enfants, il est domicilié à Los Angeles.
Ironie de l’histoire,  35 ans plus tard, en 2007, une autre de ses photos fut publiée dans les magazines people du monde entier. Elle représentait  Paris Hilton, en pleurs, sur la banquette arrière d’une voiture de police. La starlette était alors conduite en prison pour avoir violé sa mise à l'épreuve en conduisant sans permis.

Écrit par Jean-Luc Bobin Lien permanent | Commentaires (0)

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